Mercredi 29 janvier 2003 3 29 /01 /2003 14:35
- Publié dans : Politique et société

Les Echos n° 18833 du 29 Janvier 2003 • page 49

 

Depuis près de vingt ans s'est mis en place un système reposant sur une libéralisation rapide et massive des marchés. Stimulé par une concurrence forte, l'accroissement des échanges internationaux devait permettre à un nouveau monde de se construire sur trois piliers. En premier lieu, il s'agissait d'accroître et d'accélérer l'innovation technologique que l'accès à des marchés plus larges rentabilisait plus rapidement. Ensuite, d'accroître la création mondiale de richesses : l'ouverture des marchés développés offrant aux pays pauvres un développement rapide fondé sur l'exportation, les pays développés devaient en retour bénéficier de gains de productivité leur permettant de doper leurs investissements, d'accélérer leur rythme d'innovation et de créer de nouvelles industries. Enfin, cet élan devait accroître la convergence des sociétés humaines sur le plan mondial, la diffusion des idées, des progrès et des cultures étant favorisée par la libéralisation et le développement des échanges. L'harmonisation progressive des sociétés, les progrès des niveaux de vie et d'éducation devaient ainsi conduire à une adoption généralisée de la démocratie.


C'est ainsi que s'est épanoui le slogan « Trade but not aid » (le commerce, pas les aides), axiome d'une nouvelle ère de développement. Sous l'impulsion des Etats-Unis, la libéralisation des marchés s'est imposée rapidement alors que la Banque mondiale et le FMI ont été engagés à réduire leurs programmes d'aides et à subordonner leurs actions de soutien à l'adoption par les Etats de vigoureuses politiques libérales. La séduction de cette théorie était d'autant plus grande qu'elle s'exprimait à la suite de plusieurs décennies de programmes d'aides infructueux, qui profitaient peu aux populations et semblaient soutenir indirectement des régimes non démocratiques et corrompus. La réussite de ce système parut certaine lorsque chacun assista à l'effondrement du bloc communiste et à l'ouverture de la Chine. Le sentiment dominant fut que l'essentiel était accompli et qu'une nouvelle ère, infinie, de prospérité s'ouvrait à tous.


A l'épreuve des années, les succès remportés par ce modèle sont cependant inégaux. La conjonction d'une surcapacité de production, de situations concurrentielles disparates et d'une élévation rapide du seuil de performance requis pour participer à la compétition internationale a profondément et durablement déséquilibré la répartition de la croissance, entraînant l'apparition de défis politiques nouveaux. L'ampleur de la surcapacité de production structurelle sur le plan mondial s'appréhende aisément. Les 800 millions de consommateurs solvables d'Amérique du Nord, d'Europe occidentale et du Japon sont censés offrir un débouché aux exportations des populations des pays en développement qui ne disposent pas d'un marché intérieur suffisamment dynamique pour subvenir à leurs besoins vitaux, parmi lesquelles le tiers des populations de Chine et d'Inde, soit environ 600 millions de personnes, auxquelles s'ajoutent les déshérités du continent africain, environ 800 millions de personnes, d'Asie du Sud Est, d'Europe de l'Est, d'Amérique du Sud, etc.


Face à cette surcapacité, de fortes restrictions ont en pratique été apportées à la libéralisation des échanges, en particulier dans le domaine agricole, étouffant du même coup les rêves de développement des pays les plus pauvres qui ne peuvent s'appuyer que sur cette industrie. Pour le reste, le marché a pleinement joué son rôle. Au-delà des simples coûts salariaux, sa sélection des offres les plus compétitives s'est fondée sur le niveau d'éducation et de formation, la maîtrise des technologies, la performance des infrastructures logistiques et de télécommunication... Peu de zones géographiques ont réussi cet examen. Le plus souvent, ce ne sont pas des Etats, mais des régions ou des mégapoles qui, concentrant les ressources d'un vaste territoire, sont parvenues à prendre part à la compétition internationale, faisant parfois figure d'oasis économique dans un désert de pauvreté.


Une forte concurrence, s'est exercée entre ces mégapoles. Certaines ont progressé plus vite que d'autres, sans que la compétitivité de leurs coûts se dégrade en raison des réserves de pauvreté établies à leurs portes ou dans leurs murs. Le marché s'est ainsi concentré sur les zones en voie de développement... les plus développées. Dans ce mouvement, les pays autoritaires, à travers des politiques économiques dirigistes, ont souvent joué audacieusement de l'investissement public afin de faire progresser plus rapidement leurs infrastructures compétitives. Leur développement s'est ainsi fréquemment avéré supérieur à celui des démocraties naissantes, pour lesquelles le marché n'a d'ailleurs pas démontré son intérêt, leur préférant le plus souvent la stabilité des pays autoritaires.


L'atteinte des objectifs initialement associés au slogan « Trade but not aid » a ainsi connu des fortunes diverses. Si l'économie mondiale s'est trouvée en croissance, la création de richesse, la convergence des sociétés sur le plan mondial, l'accès au progrès technologique ont en fin de compte concerné une population réduite. Les écarts de richesse, mais surtout les écarts de mondes, se sont ainsi souvent accrus, distendant les sociétés, fragilisant le lien collectif.


Tandis que la Chine des villes se développe lentement, 600 millions de personnes vivent assignées à résidence dans la pauvreté des campagnes. Dans les pays les moins développés, se juxtaposent au sein même des mégapoles des quartiers du XXIe siècle et des espaces d'une infinie précarité où prospèrent les obscurantismes. Il est alors difficile d'identifier le centre de gravité d'une société éclatée. Le principe de majorité démocratique ne parvient pas à jouer son rôle, et la collectivité se trouve soumise à l'influence des groupes les plus combatifs sinon les plus représentatifs. Dans les pays développés, des régions, des villes, les populations les plus fragiles sont également en difficulté.


Partout, en vérité, une contestation des principes actuels de la mondialisation gagne du terrain. Sous la forme des mouvements antimondialisation, mais aussi dans le repli identitaire. L'essor de nationalismes fascisants marque actuellement l'actualité politique des pays les plus développés comme il forme le terreau des extrémistes ou terroristes dans le reste du monde. Ignorer le message qui nous est adressé, reviendrait à faire preuve d'une grande légèreté.

Le marché est un formidable moteur de progrès pour ceux qui peuvent en tirer parti : les plus forts et les plus mobiles. Dans sa recherche d'efficacité, il élimine les moins compétitifs : les plus faibles. Il ne répartit pas : il concentre, engendrant de nouveaux déséquilibres. Il opère au plus près du terrain, à la maille des régions et des mégapoles, faisant voler en éclats nos grilles de lecture et théories économiques. Il porte peu d'intérêt à la démocratie et peut menacer si l'on n'y prend garde la sécurité de nos espaces politiques et sociaux. Il ne saurait faire figure de projet politique pour le plus grand nombre. Si « trade » est bien le premier pilier du développement, « aid » est une béquille dont ne peut se passer un développement humain plus harmonieux et plus durable, y compris dans nos propres pays.

Par Eric Sommier pour les Echos - Recommander - Ecrire un commentaire
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