Article publié sur lemonde.fr du 25 mars 2009
Cliquez ici pour accéder directement à l'article sur le site du Monde.fr
Il est des destinées singulières qui dépassent la simple perspective individuelle. Celle de Bernard Madoff en fait vraisemblablement partie.
Ce n’est évidemment pas la sophistication de la technique qu’il aura employée au plus fort de sa gloire qui lui vaudra de passer à la postérité. L’escroquerie pyramidale est si désuète et simplissime que les filous de quartier hésitent à y avoir recours. Les montants détournés sont déjà plus convaincants. Cinquante milliards de dollars, c’est une somme ! Mais plus que tout, sa performance est d’avoir, avec la plus rustique des techniques, réussi à soutirer autant d’argent à des fortunes et des institutions figurant parmi les plus averties et les plus aguerries de la planète en matière de gestion financière.
C’est peut être ce qui surprend le plus : comment d’aussi brillants esprits, familiers de la rouerie des affaires, habitués à se tenir à l’écart des chausses trappes, évitant avec adresse les pièges qui leur sont tendus, ont-ils pu investir aussi déraisonnablement dans un fond sans projet ni informations vérifiables, et s’empresser autour de Bernard Madoff pour quémander qu’il les agrée comme clients ?
En vérité, la question mérite que l’on y prête attention. Non pas que le sort des victimes nous préoccupe au point de vouloir comprendre par le détail ce qui leur est arrivé. En définitive on ne les plaindra pas. Mais plutôt pour ce que cette aventure nous révèle de la société dans laquelle nous avons peu à peu glissé.
Bernard Madoff s’entourait de secret. Ce n’était pas une simple discrétion, faite d’humilité ou de cette économie de parole que développe la pratique constante de la confidentialité. Non, ce secret était bien plus que cela : il était la valeur même que lui conféraient ceux qui l’approchaient. Car sa première qualité était justement de ne pas pouvoir révéler par quels moyens il obtenait les rendements hors norme qu’il servait à des clients triés sur le volet. Dans le silence des moquettes épaisses, chacun savait à quoi s’en tenir : Bernard Madoff avait une position privilégiée. Ancien patron du Nasdaq en 90 et 91, il était à même d’en faire bénéficier ceux qui seraient acceptés dans le cercle restreint des élus.
Bénéficier d’une position privilégiée est en effet devenu pour beaucoup un objectif essentiel. Ceci est naturel. Dans les pays développés, la règle commune ne
s’applique pas. Les riches
s’enrichissent quand les pauvres s’appauvrissent. Des managers, choisis par des pairs qu’ils ont souvent contribué à élire, se font octroyer par leur conseil d’administration
des indemnités de départ qui, pour quelques années et des résultats incertains, dépassent les gains habituellement réservés aux gagnants du loto. Un conseiller du Président se voit, sans qu’il
lui vienne à l’esprit d’interroger les autorités compétentes sur la légalité de cette décision, confier la tête d’un groupe dont il a organisé le rapprochement. Pourquoi s’en
offusquer ?
En vérité, ce mouvement est plus profond qu’on le suppose souvent. Il est même général. Il est devenu naturel qu’à l’autre bout du globe le travail misérable des uns serve à garantir ici la prospérité des autres. Plus personne ne se choque du renouveau des ambitions dynastiques. Les enfants d’acteurs font d’excellents acteurs, ceux des grands entrepreneurs assument leur tour venu les responsabilités de leurs pères. L’an dernier, Jean Sarkozy est élu à 21 ans plus jeune conseiller général de France dans le fief de Nicolas son père. Aujourd’hui, Karim Wade s’imagine succéder prochainement à Abdouleyade son père à la tête du Sénégal. Comment leur en vouloir ? Déjà Geoges W. Bush avait mis ses pas dans ceux de Georges H. W. à l’issue d’une élection contestée où les résultats de l’Etat dont Jeb, son frère, était gouverneur, ont été décisifs.
Alors que la confusion des genres devient une finalité, que business, politique et pouvoir médiatique se rejoignent et s’affichent souvent outrageusement proches, jusque dans la vie privée des personnalités et des gouvernants, laissant par là-même supposer des collusions peu propices à la bonne santé des démocraties, pouvons-nous nous étonner qu’ils aient été si nombreux, si nombreux à vouloir, parce qu’ils se croyaient comme lui, privilégiés à son égal, bénéficier de la position qu’ils prêtaient à Bernard Madoff.
C’est pourquoi nous devons lui dire merci. Oui, merci Bernard Madoff, d’avoir rappelé au monde entier, brusquement, que tout ceci ne repose sur rien et n’est qu’une illusion.


Derniers Commentaires