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publié sur lemonde.fr le 11 mars 2009
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l'article sur le site du Monde.fr
Le 5 mars, la Bank of England a ramené son taux directeur à son plus bas historique (0,50%) et engagé un programme d’assouplissement quantitatif de 84 milliards d’euros. Les principaux commentaires actuels s’interrogent sur l’efficacité de ce programme. Est-il suffisant ou trop important ? Ne risque-t-on pas de relancer l’inflation ? Les conséquences pour l’avenir seront-elles plus dommageables que les bienfaits pour le présent ? etc.
Et si l’essentiel était en définitive ailleurs ?
Les Etats-Unis nous avaient de longue date habitués à utiliser la création monétaire comme variable d’ajustement macro-économique. C’était un privilège que leur conférait la prééminencedu dollar et dont le reste du monde s’accommodait tant bien que mal. Ici ou là, le Japon a pu lui aussi recourir à l’assouplissement quantitatif pour combattre la déflation. L’Europe a elle-même desserré l’étau à l’automne pour contenir les risques de crise de liquidités. Mais la démarche de la BoE, par son ampleur et par les objectifs affichés, est d’une autre nature. Elle confère à la gestion de la masse monétaire un rôle de premier plan dans la lutte contre la crise. Ce faisant, elle brise l’un des tabous les plus solidement ancrés dans les politiques économiques gouvernementales.
A son tour, après l’avoir longtemps écarté avec la plus grande fermeté, la BCE affirme qu’elle pourrait ramener son taux directeur à zéro. Jean-Claude Trichet lui-même confesse étudier de possibles mesures d’assouplissement quantitatif. Voilà donc de nouvelles marges de manœuvre offertes aux pays de la zone Euro. Mais de façon surprenante, les dirigeants européens, par la voix du Président de l’Eurogroupe, Jean-Claude Junker, déclarent dans le même temps qu’aucun plan de relance supplémentaire n’est à l’ordre du jour, et écartent de facto tout recours à la création monétaire.
Ils ont ici doublement tort.
D’une part, parce qu’ils revendiquent un choix qu’en réalité ils n’ont pas. La brutalité de la dégradation économique est telle qu’ils n’ont à court terme d’autre solution que de recourir à la création monétaire. La position qui consiste à attendre le salut des plans de relance américains, chinois et japonais est socialement et diplomatiquement intenable. Socialement, parce que les déséquilibres internes à l’Europe sont si profonds qu’il n’est pas envisageable de patienter jusqu’à ce que se propagent ici les effets d’une relance initiée ailleurs. Diplomatiquement, parce que la stratégie des pays européens freine la reprise mondiale et qu’il leur faudra tôt ou tard céder aux pressions internationales ou accepter d’être définitivement tenus hors du jeu.
D’autre part, parce qu’ils se privent ainsi d’une chance historique de bâtir et promouvoir un modèle économique et social conforme à l’histoire, à la culture et aux aspirations des peuples européens. Car n’en doutons pas, si les plans de relance américain, chinois et japonais ont pour premier objectif d’enrayer la crise, ils contribueront également à façonner un nouvel ordre économique. Or nous avons pu expérimenter ces 25 dernières années combien l’ordre économique influe sur l’ordre politique et social. Si l’Europe appelle de ses vœux un nouveau modèle, il lui faut s’atteler aujourd’hui à le construire.
Pour l’Europe, l’ambition ne peut se limiter à renouer avec la croissance telle que nous l’avons connue pour se retrouver dans la situation qui précédait immédiatement la crise : tensions sur l’énergie et les matières premières, hausse des denrées agricoles, retour de la faim dans le monde, inflation et développement des inégalités, dégradation du climat et épuisement de ressources naturelles irremplaçables. A l’évidence, il y a mieux à faire.
Or jusqu’ici, tout projet de société alternatif semblait s’opposer à la raison économique. Comment en effet, dans une économie de libre échange et un contexte de concurrence exacerbé par les surcapacités de production, financer une transition de modèle économique et social sans avoir recours au levier monétaire? Comment engager autrement les crédits de recherche nécessaires à l’avènement d’une économie affranchie des énergies fossiles, privilégiant le recyclage, préférant l’automatisation à la délocalisation, capable de faire face au vieillissement des populations, etc. ?
C’est cette possibilité qu’offre à l’Europe le levier d’une nouvelle politique monétaire. Evidemment un tel projet est politique. Il entraîne l’Europe sur la voie de l’intégration, de l’harmonisation et donc du fédéralisme. Pour saisir cette opportunité, il lui faudra donc s’affranchir des pesanteurs et inhibitions traditionnelles. Mais c’est la timidité de son processus de construction qui la pénalise aujourd’hui et qu’elle risque de payer chèrement dans les mois qui viennent. Les prochaines échéances électorales seront à cet égard un test déterminant. Espérons donc que les débats seront à la hauteur des enjeux. Car pour l’Europe, aujourd’hui c’est demain.


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