Eric Sommier
Article publié sur lemonde.fr du 17 mars
2009En ces temps de crise et d’incertitude, la collecte nette du livret A connaît une croissance spectaculaire. En 2008, son augmentation a été de 17,8 milliards d’euros, plus de 2,5 fois le précédent record de 1995. 5 millions de nouveaux livrets ont été ouverts depuis le premier janvier 2009 et l'année devrait atteindre des sommets historiques. Les ménages modestes en particulier, voient dans ce placement de « bon père de famille » l’opportunité de sécuriser une épargne de précaution. Alors que les marchés multiplient les annonces de baisses des taux, le rendement actuel de 2,5% net, garanti, leur paraît attractif.
Ils ont tort. Ils manquent ici singulièrement d’ambition et seraient bien inspirés de prendre conseil auprès de ceux qui sont habitués à raisonner à une toute autre échelle. Les personnes qui disposent d’un peu de bien accordent en effet une grande attention aux décisions qu’elles prennent en la matière. Peu satisfaites des perspectives boursières et du risque élevé qui semble désormais s’attacher aux placements à fort rendement, elles formulent de nouvelles exigences auprès de ceux qui ont la charge de leur gestion de fortune
Pour qui est peu familier avec ce terme, le gestionnaire de fortune a, d’une certaine manière, succédé
à l’intendant du XIXème siècle. Les régisseurs s’assuraient du travail des employés et des métayers, en négociait le
coût et veillaient au profit de leur maître.
Leur mission était de faire fructifier au mieux les domaines placés sous leur responsabilité. Avec la marche du progrès, les domaines se sont dématérialisés. Les gestionnaires de fortune sont la
plupart du temps adossés à des établissements bancaires. Leur fonction est de maximiser l’argent qu’on peut faire avec l’argent. La première demande des clients est simple : un rendement de
5% net garanti. Qu’à cela ne tienne. Il suffit d’adosser le placement à un contrat d’assurance couvrant les risques de perte ou de sous-performance. La seconde demande découle de la
première : accorder un prêt à un taux inférieur à 5 % (généralement compris entre 3,5% et 4%) pour l’équivalent de quatre fois la somme placée sur ressources propres. L’apport ainsi limité à
20% du total, le rendement garanti à 5% net et le taux d’emprunt souscrit entre 3,5 et 4%, le rendement attendu du placement désormais sans risque est de 9% à 9,5%. Ce qui est quand même mieux
que le livret A.
On pourra s’étonner, penser qu’il est difficile aujourd’hui de garantir une performance de 5%. En réalité personne n’en a cure. Car si le marché s’avérait défaillant, si les assureurs ne pouvaient honorer leurs obligations, si l’argent prêté par les banques venait à disparaître ; bref, si le système se grippait, subsisterait un recours : faire appel à l’Etat pour renflouer les agents économiques menacés. Car tous ont retenu la leçon, quelle que soit la toxicité des mécanismes mis en œuvre, les montages financiers bénéficient en définitive de la même garantie que le livret A.
Pendant ce temps, les jardins ouvriers sont l’objet un nouvel engouement. C’est là que les assez pauvres (ceux
qui n’ont pas assez d’argent pour ouvrir un livret A mais ont encore des revenus et un toit) s’efforcent de ne pas faire partie
des plus pauvres (ceux qui n’ont plus rien) en complétant de leur récolte l’ordinaire des 500 euros de retraite ou des 420 euros d’indemnités chômage qu’ils perçoivent tout les
mois.
Voltaire avait raison. Il ne faut pas croire Pangloss quand il affirme que le bonheur est de vivre dans un château, dans le luxe et l'oisiveté. Le dénuement nous rapproche de l’essentiel. Il n’est de bonheur que modeste et seul le travail donne sa place à chacun. Si tout n’est pas pour le mieux dans le meilleur des mondes, il faut savoir faire preuve de philosophie et cultiver notre jardin.
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