Article publié sur lemonde.fr du 26
octobre 2009Cliquez ici pour accéder directement à l'article du Monde.fr
Depuis l’antiquité, la grève a trouvé sa raison d’être dans la contestation collective des conditions matérielles ou morales du travail. Autorisée en France à partir de 1862, interdite sous Vichy, devenue un droit constitutionnel en 1946, sa pratique s’est développée jusque dans les années soixante puis a régressé peu à peu : on compte aujourd’hui deux fois moins de jours de grève qu’en 1960.
Que s’est-il passé? D’une part, la société s’est adoucie ; les conditions matérielles du travail, encadrées par les lois, ont fortement progressé ; les syndicats ont trouvé un terrain moins propice au développement d’actions de grande ampleur et se sont affaiblis. Consécutivement, le travail s’est progressivement individualisé et la place de l’action collective s’est réduite. Mais surtout, le travail s’est raréfié, ce qui a eu pour effet d’aboutir à un complet renversement de perspective.
La grève avait toujours revendiqué l’amélioration des conditions de travail au nom de la dignité humaine. Dans un contexte de montée du chômage et de précarité accrue des situations individuelles, disposer d’un emploi est pour beaucoup devenu la première des dignités. Dans cette situation, la question des conditions de travail se trouvée reléguée au second plan et toute velléité de contestation se heurte à une double culpabilité.
Collective d’abord, parce que toute action serait suspecte d’ignorer, par caprice et légèreté, les difficultés autrement plus grandes de ceux qui en sont privés. Comment faire grève pour améliorer ses conditions de travail quand tout, autour de nous, rappelle la chance d’occuper un emploi ? Comment arrêter de travailler quand l’exigence de compétitivité des entreprises s’impose toujours plus durement ? Comment ne pas se satisfaire de son sort quand les images en provenance des pays émergents, ou ici-même des sans-papiers, nous confronte à des réalités autrement plus dures?
Individuelle ensuite, parce que dans un monde du travail individualisé chacun devient d’une certaine manière seul responsable de ses conditions de travail. A qui me plaindre s’il ne dépend que de moi d’améliorer mon salaire, de progresser plus rapidement ou d’alléger le stress et la pression morale et en travaillant plus vite et plus efficacement ?
Il en résulte que la grève, sous sa forme historique, a régressé.
Parallèlement, alors que «travailler plus pour gagner plus» s’érigeait en slogan d’Etat, de plus en plus de salariés se trouvaient confrontés à l’alternative : travailler plus, mieux et plus vite, ou ne plus travailler du tout.
Quand la précarité des positions augmente ou que la menace du licenciement se fait omniprésente, cette alternative structure la vie quotidienne. Quand les performances sont mises en cause et que la pression sur les résultats s’accroît, les situations de travail se dégradent et la culpabilité individuelle se renforce. Et quand l’issue se rapproche sans pour autant se dénouer, cette alternative se mue en injonction paradoxale, en double contrainte, car d’un point de vue psychique, la perspective offerte à l’individu devient alors travailler plus, mieux et plus vite, et ne plus travailler du tout.
La particularité de la double contrainte est qu’elle est insoluble. C’est pourquoi elle conduit à la folie et à la mort. Car l’absence de solution et le désespoir qui l’accompagne, conduisent toujours à la mort, pour soi ou pour les autres.
Peut-être est-ce ce que nous révèlent les récentes vagues de suicides constatées dans le monde du travail. Que l’impossibilité des contestations traditionnelles et les culpabilités accumulées donnent aujourd’hui naissance à une nouvelle forme de grève ; plus moderne, individuelle, totale et éternelle.


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